Qu’est-ce que l’écopsychologie ?

-page co-écrite avec M. Bonnet. Contenu en cours de refonte-

« Quand les gens sont capables de dire la vérité sur ce qu’ils savent, voient et ressentent par rapport à ce qui arrive à leur monde, une transformation se produit. On observe une détermination accrue à agir et un appétit de vivre renouvelé. »
Joanna Macy (2018)

Le constat d’une éco-anxiété grandissante

A l’heure où les bouleversements écologiques s’accélèrent, certaines personnes peuvent ressentir de la colère, de la tristesse, de la peur ou du désespoir face à un modèle de société qui détruit le vivant. Ainsi ces dernières années les concepts d’ éco-anxiété et de solastalgie (Albrecht ; 2020) ont permis de révéler des préoccupations grandissantes, et légitimes, pour l’avenir et la vie sur Terre.

Par exemple une étude internationale (The Lancet ; 2021) réalisée auprès de 10 000 personnes, a  montré que les trois quarts des jeunes de 16 à 25 jugent le futur « effrayant ». Dès lors, comment accueillir l’angoisse à habiter un monde – qui nous habite aussi – qui est en train d’être dévasté ? Comment partager nos ressentis, et nos émotions, pour se soutenir et les transformer en pouvoir d’agir et de faire ensemble ?

Aujourd’hui, l’appel à renouer avec le vivant résonne de toutes parts. Des collectifs engagés pour la justice écologique et sociale développent des alternatives et des espaces de soutien. De plus en plus de professionnel·le·s de l’accompagnement et du soin proposent, également, des éco-pratiques et des éco-thérapies.

Mais la reconnexion avec la Terre ne peut être seulement un projet individuel. Ni une thérapie pour des CSP+ en quête de sens. C’est un véritable projet de transformation de la société. Et cette articulation entre le personnel et le collectif, le spirituel et le politique, est d’ailleurs au cœur de l’écopsychologie, un mouvement né il y a quelques décennies déjà dans le terreau de la contre-culture américaine. Essayons d’y voir un peu plus clair sur les racines de ce courant, ses hypothèses principales et les perspectives qu’il propose.

« Il est illusoire de croire que si chaque personne s'engage dans un processus isolé de guérison personnelle, la société va se transformer comme par magie en entité écologique. » Chellis Gledinning (1994)

L’émergence de l’écopsychologie

Dans les années 1960-1970, alors que les Etats-Unis sont en guerre contre le Viêt-Nam, une partie de la jeunesse d’Europe et d’Amérique du Nord s’interroge et s’insurge face à un modèle de société destructeur. En pleine guerre froide la critique de l’impérialisme, les luttes anti-nucléaires mais aussi les revendications féministes et les alertes écologistes marquent de nombreuses personnes dans leur désir d’un autre monde possible.

Ainsi l’ouvrage intitulé Printemps silencieux (Silent Spring), publié par Rachel Carson en 1962, alerte la population sur le désastre des pesticides. Et le rapport du Club de Rome, écrit en 1972, remet en question le fantasme d’une croissance illimitée dans un monde fini. A cette époque c’est bien l’imaginaire technophile du progrès capitaliste qui se trouve peu à peu profondément ébranlé.

Certain·e·s partent alors en voyage spirituel en Inde, en quête d’autres inspirations, des communautés alternatives se développent à la campagne, des projets artistiques et des actions de contestation se multiplient de toutes parts. « Peace and Love » est sans doute le credo le plus connu de cette jeunesse révoltée contre les violences faites aux êtres humains et à la Terre.

A la même période des scientifiques, des universitaires, des thérapeutes et des militant·e·s s’interrogent alors sur les grands partages entre nature et culture développés dans les sociétés occidentales. Ils proposent, notamment, d’envisager la crise écologique comme la manifestation d’une altération profonde de notre lien à la Terre.

  • En 1960 le psychiatre et psychanalyste Harold Searles appelle à prendre en compte l’« environnement non humain » dans les théories et les pratiques psychologiques ;
  • En 1963 Robert Greenway, chercheur américain, parle de « psychoécologie » et développe une thérapie basée sur l’immersion en pleine nature ;
  • En 1973 Arne Næss développe la vision d’une « écologie profonde » face à un anthropocentrisme dominant ;
  • En 1982 le biologiste américain Paul Shepard analyse les racines socio-historiques de la déconnexion à la nature ;
  • Et à partir des années 1980 Joanna Macy propose des ateliers de Travail qui Relie, des espaces où partager nos ressentis face au désastre écologique, approfondir notre lien à la Terre et retrouver du pouvoir d’agir.
eco vs. ego

Théodore Roszak et la critique de la technocratie

Toutefois c’est sous la plume de Théodore Roszak que le terme d’écopsychologie apparaitra pour la première fois dans les années 1990. Historien et sociologue à l’Université de Californie, il est notamment connu pour avoir popularisé le terme de contre-culture en 1968. Dans un ouvrage intitulé Vers une contre-culture : réflexions sur la technocratie et l’opposition de la jeunesse, il partage notamment sa crainte que les désirs de transformation collective soient phagocytés par le capitalisme et redirigés dans les circuits de la consommation individuelle.

Après avoir passé sa vie à remettre en cause la société technocrate, une société qui disloque les liens sociaux et les écosystèmes sous l’égide des experts et l’impératif du Progrès, il publie en 1992 un ouvrage intitulé The Voice of Earth, ouvrage fondateur de l’écopsychologie. Cette publication intervient en plein essor du mouvement altermondialiste et dans le contexte du Sommet de la Terre à Rio.

Pour Théodore Roszak, comme pour beaucoup d’autres personnes, la Terre n’est plus à considérer comme un stock de ressources mais comme un super-organisme vivant dont nous faisons partie. A partir de là, c’est l’ensemble de nos pratiques sociales, politiques, éducatives et thérapeutiques qu’il nous faut réinventer pour retisser notre lien avec la Terre. Un pont entre l’écologie et la psychologie commence alors à se construire.

« La psychothérapie moderne ignore les vastes réalités écologiques qui entourent la psyché, comme si l'âme pouvait être sauvée alors que la biosphère s'effondre. » 
Théodore Roszak (1992)

Les hypothèses de l’écopsychologie

Depuis les années 1990, et les apports de Théodore Roszak, l’écopsychologie est devenue un mouvement transdisciplinaire hétérogène dont il n’est pas toujours facile de discerner la cohérence. Michel Maxime Egger (2017) a largement participé à diffuser l’écopsychologie dans le monde francophone. Il la définit ainsi :

« L’ écopsychologie est l’étude des interrelations profondes entre la nature et la psyché humaine (…). Elle prend en compte les composantes psychologiques et émotionnelles des problèmes environnementaux, et replace les souffrances humaines dans le contexte écosystémique global. » 

Les écopsychologues s’accordent en général sur trois idées fondatrices :

  • Il existe un lien primordial entre l’être humain et la nature ;
  • L’oubli, l’ignorance ou la destruction de ce lien conduit à des déséquilibres et des souffrances pour la Terre (dégradations écologiques) et pour l’être humain (aliénation, mal-être, anxiété) ;
  • Restaurer notre lien au vivant est indispensable pour co-construire une société qui soutienne la vie. La santé et le bien-être des humains et du reste du vivant sont indissociables.
« Une société qui est organisée fondamentalement pour servir l’expansion du capital – plus que pour servir la vie – doit exploiter de manière croissante à la fois les humains et le monde naturel, et génère ainsi un état de ruine psychospirituel et de crise écologique. »
Andy Fisher (2013)

Les quatre tâches principales de l’écopsychologie

Toutefois, l’écopsychologie n’est pas qu’une simple combinaison de l’écologie et de la psychologie.

C’est un mouvement transdisciplinaire en plein essor, polymorphe, et qui rassemble des professionnel⸱le⸱s de l’accompagnement et du soin mais aussi des chercheuses, chercheurs, des scientifiques, des activistes et des art’ivistes de tous horizons.

Depuis le début, l’écopsychologie est ainsi marquée par des controverses importantes. Certaines personnes souhaitent par exemple améliorer la reconnaissance académique et scientifique de l’écopsychologie (à la lueur de la psychologie environnementale), pendant que d’autres préfèrent préserver sa portée subversive, spirituelle et politique.

Andy Fisher, (2013), psychothérapeute américain, est sans doute l’une des figures importantes de cette voie-là. Dans sa thèse sur l’« écopsychologie radicale » il a ainsi défini quatre grandes tâches pour l’écopsychologie :

  • une tâche philosophique  contribuant à dépasser les dualismes occidentaux ;
  • une tâche psychologique invitant à passer d’un moi égo-centré à un soi éco-centré ;
  • un tâche pratique proposant des expériences de reliance à la Terre et au vivant ;
  • et une tâche critique et politique participant à la transformation de la société.
« La clé de l'écopsychologie réside dans l'interdépendance entre ces quatre tâches. Loin de s'opposer la réflexion et l'action, la recherche scientifique et l'engagement socio-politique s'enrichissent mutuellement. » 
Michel Maxime Egger (2017)

Les enjeux de l’écopsychologie aujourd’hui

L’écopsychologie s’est diffusée peu à peu en Europe. Ces dernières années de nombreux colloques universitaires ont traité des enjeux éthiques, philosophiques et épistémologiques liés à la nécessité d’un changement de paradigme. Des recherches scientifiques ont également prouvé l’effet bénéfique de l’immersion en pleine nature pour l’apprentissage et pour la santé. De nombreuses formes d’éco-pratiques et d’éco-thérapies, en individuel et en collectif, ont été développées pour se reconnecter à soi, aux autres et à la Terre.

Mais entre temps, l’écopsychologie semble en partie avoir délaissé sa tâche critique et politique. Ainsi, d’après Michel Maxime Egger (2017) « la tâche socio-critique est celle qui a été la moins développée jusqu’ici par les écopsychologues (…) alors que nos relations pathogènes avec la nature se déploient à travers des médiations institutionnelles, sociales, économiques et politiques ».

Ainsi, il arrive souvent que les écopsychologues envisagent le changement de société nécessaire comme une compilation de changement individuels, comme si nous n’étions pas pris dans des rapports de force et un système idéologique dominant, oubliant peut-être le terreau contre-culturel qui a vu la naissance de l’écopsychologie.

Dès lors, comment prendre en compte les structures historiques du pouvoir et de la domination pour repenser nos manières d’être en lien, de prendre soin et d’habiter la Terre ? Comment l’écopsychologie peut-elle contribuer, avec d’autres mouvements, à un véritable projet de société respectueux de la vie ?

C’est le chemin que je souhaite explorer avec ce site internet, mais surtout à travers les rencontres réelles et les ateliers de Travail qui Relie. Un chemin où le spirituel est d’emblée politique, et où les transformations personnelles s’articulent aux transformations collectives. Dans cette aventure du « changement de cap » il faut dire que Joanna Macy, militante écologiste, spécialiste de la théorie des systèmes et du bouddhisme est pour moi une réelle source d’inspiration.

« Quand nous relevons un défi, nos forces sont activées et notre quête de sens est enclenchée. Il n’y a aucune garantie que nous réussirons à apporter les changements que nous espérons, mais le fait de nous investir entièrement fait émerger le Vivant en nous. »
Joanna Macy (2018)

Bibliographie

Glenn Albrecht, Corinne Smith (2020). Les émotions de la Terre : Des nouveaux mots pour un nouveau Monde. Éditions Les Liens qui libèrent

Rachel Carson (2009). Printemps silencieux. Éditions Wildproject

Michel-Maxime Egger (2015). Soigner l’esprit, guérir la Terre. Éditions Labor et Fides

Michel-Maxime Egger (2017). Ecopsychologie : Retrouver notre lien avec la Terre. Éditions Jouvence

Andy Fisher (2012). Radical Ecopsychology. SUNY Pres

Robert Greenway (2009). « Robert Greenway : The Ecopsychology Interview », Ecopsychology 1, mars 2009

Joanna Macy, Molly Young Brown (2021). Écopsychologie pratique et rituels pour la terre. Revenir à la vie. Préface de Pablo Servigne et Terr’eveille. Éditions Le Souffle d’Or

Joanna Macy, Chris Johnstone (2018). L’espérance en mouvement. Éditions Labor et Fides, Collection Fondations Ecologiques

Dennis Meadows, Donella Meadows et Jorgen Randers (2012). Les limites à la croissance (dans un monde fini) : Le rapport Meadows, 30 ans après. Paris. 484 p.

Arne Naess (2009). Vers l’écologie profonde. Edition Wildproject

Théodore Roszak (1978). Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse. Paris, Stock, 1970, 318 p.

Theodore Roszak (1992). The voice of the Earth. An exploration of ecopsychology. Grands Rapids, Phanes Press Inc.

Theodore Roszak, Mary E. Gomes, Allen D. Kanner (1995). Ecopsychology. Restoring the Earth, healing the Mind. Sierra Club Books

Harold Searles (2014). L’environnement non humain. Éditions Gallimard

Paul Shepard (2013). Nous n’avons qu’une seule Terre. Éditions Biophilia

Mohammed Taleb (2015), Theodore Roszak. Vers une écopsychologie libératrice, Éditions Le Passager clandestin, Collection Les précurseurs de la décroissance

Étude The Lancet Planetary Health (2021)

D’autres sites sur l’écopsychologie

  • le site de l’association Roseaux Dansants, qui a pour mission la recherche et le développement dans les pays francophones du Travail qui Relie de Joanna Macy : roseaux-dansants.org
  • un site de clarification du champ de l’écopsychologie: eco-psychologie.com

Autres éléments bibliographiques et sites internet de référence à venir.

Prochains événements et ateliers
d’écopsychologie :